U - Accepter ou pas l'intelligence animale ?

par Pascale MD



 

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Pendant longtemps, l'idée que les animaux puissent "penser" était presque taboue.
Il existe bien sûr quelques raisons pour lesquelles cette résistance persiste chez certaines personnes :



1. L'héritage du "Propre de l'Homme"


Pendant des siècles, la philosophie occidentale (notamment avec René Descartes et sa théorie de "l'animal-machine") a instauré une barrière nette entre l'humain et l'animal. Admettre que les animaux sont intelligents remet en question l'idée que l'humain est le sommet absolu de la création ou de l'évolution. C'est l'exceptionnalisme humain. Également, dans beaucoup de traditions, seule l'âme humaine est dotée de raison, séparant ainsi spirituellement l'homme du reste du vivant. C'est la vision portée par certaines religions.



2. La dissonance cognitive et l'éthique


C'est sans doute le frein le plus puissant. Si nous acceptons par exemple qu'un cochon a la conscience d'un enfant de 3 ans ou qu'une vache ressent une détresse profonde en étant séparée de son veau, cela rend nos habitudes de consommation très très inconfortables.

Refuser l'intelligence animale permet d'éviter la culpabilité liée à l'exploitation industrielle, à l'expérimentation ou encore à la chasse (c'est une protection émotionnelle). Et puis, il est plus facile de gérer une "ressource" que de respecter un "être sensible" (c'est le déni utilitaire).



3. Le piège de l'Anthropocentrisme


Nous avons tendance à ne reconnaître l'intelligence que si elle ressemble à la nôtre (dialoguer, utiliser des outils complexes, résoudre des équations). Longtemps nous avons cru que sans langage articulé, il n'y avait pas de pensée structurée. Aussi, il nous semble parfois difficile de percevoir l'intelligence d'une pieuvre qui est décentralisée dans ses bras (Les Pieuvres peuvent bouger leurs huit bras indépendamment les uns des autres car chaque bras est contrôlé par son propre système nerveux. Une pieuvre a donc neuf cerveaux, et aussi trois cœurs) ou celle d'un oiseau (dont le cerveau est structuré différemment du nôtre) simplement parce qu'elle nous est étrangère.



4. La peur de l'Anthropomorphisme


Dans le milieu scientifique, on a longtemps eu peur de "prêter des sentiments humains" aux animaux. Pour éviter de manquer d'objectivité, certains sont tombés dans l'excès inverse : nier toute émotion ou intentionnalité, même quand les preuves étaient là.

Le primatologue Frans de Waal appelle cela l'anthropodéni : le refus systématique de reconnaître les traits humains chez les autres animaux, même quand ils sont évidents.

 

Le refus de l'intelligence animale est souvent un mélange de vieux réflexes culturels et d'un mécanisme de défense pour maintenir notre mode de vie actuel. Pourtant, l'éthologie moderne prouve chaque jour que la frontière entre "nous" et "eux" est extrêmement poreuse.



 

L'anthropodéni

 

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L'anthropodéni est une posture psychologique révélatrice. Ce n'est pas seulement un manque d'information, c'est souvent un mécanisme de défense ou un cadre mental rigide. Voici ce que cela révèle  :




Un besoin de contrôle et de sécurité



Pour beaucoup, le monde est plus rassurant s'il est strictement hiérarchisé. Si la frontière entre l'humain et l'animal devient floue, la place de l'homme dans l'univers devient incertaine (c'est la peur du chaos). L'identité de ces personnes repose sur l'idée que l'humain est "radicalement autre". Reconnaître l'intelligence animale est perçu comme une déchéance de l'être humain plutôt que comme une élévation de l'animal (c'est la supériorité comme pilier).


 

Une vision "comptable" de la morale



L'anthropodéni cache souvent une crainte pragmatique : celle de la dette morale. Si j'admets qu'un animal souffre, réfléchit et a une personnalité, je me sens obligé de changer mes comportements au quotidien (alimentation, loisirs, entretien et bricolage, cosmétiques...). C'est le coût de l'empathie. L'anthropodéni agit alors comme un bouclier contre la culpabilité. C'est une forme de cécité volontaire qui permet de maintenir un confort personnel sans crise de conscience. C'est la protection du mode de vie.



Un réductionnisme scientifique (ou "mécanisme")



Certaines de ces personnes se perçoivent comme très rationnelles. Elles pensent que tout comportement animal n'est qu'un instinct ou un réflexe pavlovien. C'est une forme de narcissisme intellectuel : on considère que notre méthode de réflexion (notre langage, l'abstraction mathématique...) est la seule mesure de l'intelligence. Si l'animal ne coche pas nos cases, il est considéré comme "vide".



Une difficulté à l'altérité



L'anthropodéni révèle souvent une incapacité à imaginer une conscience différente de la nôtre. Il est toutefois plus facile d'être en anthropodéni face à une crevette ou une pieuvre qui ne nous ressemblent pas physiquement que face à un chien ou un chimpanzé. Cela montre une limite de l'empathie car on n'accorde de la valeur qu'à ce qui est un miroir de soi-même (spécisme).

 

L'anthropodéni n'est pas forcément de la méchanceté, mais souvent une stratégie de préservation. C'est le refus de voir que nous sommes une "espèce parmi les autres" pour ne pas avoir à assumer les responsabilités éthiques que cela implique.


 

Le reniement total.


 

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Le reniement total de l’intelligence animale est une position encore plus radicale que l'anthropodéni. Là où l'anthropodéni minimise les ressemblances, le reniement pur et simple ferme la porte à toute forme de conscience ou de traitement de l'information chez l'animal.

Cela révèle souvent des traits psychologiques et des cadres de pensée très spécifiques :




Un besoin de dualisme rigide



C'est souvent un fonctionnement avec une vision du monde en "noir et blanc". Pour ces personnes, l'intelligence est une substance quasi "mystique" ou purement humaine. L'animal n'est alors qu'un assemblage de muscles, d'organes et de réflexes chimiques. C’est l'Esprit vs La Matière.

Si l'animal n'est qu'une machine, le monde est alors plus simple à classer. Il n'y a pas de "gris", pas de complexité éthique. C’est la sécurité intellectuelle.




Le refus de la continuité biologique

 

Nier l'intelligence animale, c'est souvent nier la théorie de l'évolution (ou du moins ses conséquences logiques). Si l'on accepte que nous avons des ancêtres communs avec les autres mammifères, il est biologiquement impossible que l'intelligence soit apparue "par magie" uniquement chez l'humain. Ceux qui renient cette intelligence voient l'humain comme une création à part, totalement déconnectée du règne animal. C'est une posture de "forteresse mentale".




Une "anesthésie émotionnelle" stratégique



Dans certains cas, ce reniement est un outil professionnel ou social. Par exemple, dans certains élevages intensifs ou laboratoires, admettre une once d'intelligence rendrait le travail psychologiquement insupportable. On déshumanise l'animal (en le traitant comme un "objet" ou un "numéro") pour ne pas avoir à ressentir d'empathie. C'est une forme de protection contre le traumatisme secondaire. C’est le déni comme survie.




Une confusion entre "Intelligence" et "Culture Humaine"



Les personnes  en reniement total font souvent une erreur de définition majeure. Elles argumentent par des phrases comme : "L'animal n'est pas intelligent puisqu'il n'a pas inventé la roue ou Internet".  Ce type d'arguments révèlent une incapacité à comprendre l'adaptation. L'intelligence, c'est : la capacité d'un être à résoudre les problèmes liés à son environnement. Une pieuvre qui ouvre un bocal ou un corbeau qui fabrique un crochet c'est de l'intelligence dans son contexte. Le reniement total montre souvent une vision très étroite et narcissique de ce qu'est la "réussite".



Pourquoi est-ce une position de moins en moins tenable ?



Aujourd'hui, la science a prouvé que : Les animaux ont des émotions (système limbique identique au nôtre) ; Qu'ils ont une conscience de soi (test du miroir) ; Qu'ils ont des capacités de projection (planification du futur).
 

Ceux qui renient totalement l'intelligence animale sont souvent dans une posture de résistance culturelle ou idéologique. Ils préfèrent ignorer les preuves biologiques pour protéger une vision du monde où l'humain possède tous les droits et l'animal aucun devoir de considération.


 



L'anthropodéni dans les familles religieuses est souvent une affaire de valeurs. Dans le reste de la société, c'est une affaire de portefeuille. Admettre l'intelligence animale, c'est accepter de faire un sacrifice financier et de changer radicalement de mode de vie.
 

C'est peut-être pour cela que les preuves scientifiques sur l'intelligence animale (comme la capacité des poissons à ressentir la douleur ou des poules à faire preuve d'empathie) mettent tant de temps à être acceptées par le grand public : Savoir nous oblige à agir, à changer nos comportements !!!



 

Le changement viendra peut-être moins de la technologie (développement de la viande de culture produite en laboratoire sans animal) que de l'érosion lente des certitudes par l'éducation.

Plus les enfants grandissent avec des documentaires montrant des corbeaux résolvant des puzzles complexes ou des poissons utilisant des outils, plus le "vieux logiciel" du reniement devient difficile à installer dans leur esprit.


C'est un combat entre ce que l'on voit (la science, l'observation) et ce que l'on veut croire (la tradition, le confort).


 



 

L'héritage du "Propre de l'Homme".



Cette philosophie est-t'elle semblable en occident et ailleurs dans le monde ? 


Ce questionnement permet de réaliser à quel point la vision occidentale est une exception culturelle (un choix finalement) plutôt qu'une vérité universelle. L'idée de l'animal-machine est très spécifique de la pensée européenne. Ailleurs dans le monde, y compris à d'autres époques, la frontière entre l'humain et l'animal est souvent beaucoup plus poreuse, voire inexistante.
 



L'Occident : La rupture radicale



Le "propre de l'homme" s'est construit sur une séparation nette. Descartes (XVIIe siècle) qui a poussé le raisonnement à l'extrême en affirmant que les animaux ne ressentent même pas la douleur, que leurs cris ne sont que le "grincement d'un rouage" mal huilé. C'était une manière de libérer la science et l'anatomie de toute contrainte morale.


Mais aussi l'héritage grec et chrétien : On a hérité de l'idée que seul l'humain possède le Logos (la raison et la parole).




L'Orient : La continuité des âmes



Dans les philosophies indiennes (Hindouisme, Bouddhisme, Jaïnisme), la vision est radicalement différente.


- La Réincarnation (Samsara) : Si une âme peut passer d'un corps humain à un corps animal selon son karma, il est impossible de nier l'intelligence ou la sensibilité de l'animal. L'animal est un "moi" dans une autre forme.

- L'Ahimsa (Non-violence) : Le respect de la vie animale n'est pas une option "mignonne", c'est un devoir métaphysique. On ne domine pas la nature, on en fait partie !




Les pensées Animistes et Autochtones (Amériques, Afrique, Océanie)



Pour beaucoup de peuples racines, l'animal est souvent considéré comme un "autre peuple".


- Le Totémisme : L'animal peut être l'ancêtre, le protecteur ou le maître d'une lignée humaine.

- L'Anthropomorphisme assumé : Au lieu de nier l'intelligence animale, on lui prête une intentionnalité sociale. Dans certaines cultures amazoniennes (étudiées par l'anthropologue Philippe Descola), les animaux sont vus comme des personnes ayant une culture, mais dont le "vêtement" (le corps) est différent du nôtre.



Pourquoi l'Occident a-t-il "gagné" culturellement ?



Si la vision occidentale de l'animal-machine a dominé le monde, ce n'est pas parce qu'elle était plus "vraie", mais parce qu'elle était la plus efficace pour le développement industriel. Pour construire des usines, des abattoirs géants et déforester massivement, il fallait une philosophie qui "désactive" l'empathie envers la nature. Le déni de l'intelligence animale est donc, au fond, un outil de colonisation de la nature.
 



 

Si l'Europe avait été bouddhiste, hindhouiste ou animiste,

notre système économique aurait-t'il pu voir le jour ?

 

 

 

On touche ici au cœur du problème : notre modèle économique est l'enfant direct de notre philosophie. Si l'Occident n'avait pas inventé cette barrière étanche entre l'humain (sujet) et l'animal (objet), l'industrialisation telle qu'on la connaît aurait été moralement impossible à mettre en place.




Le "Verrou" Moral



Dans une société animiste ou bouddhiste, extraire des ressources massivement ou transformer des êtres vivants en produits standardisés aurait été perçu comme une agression contre soi-même ou contre l'ordre spirituel. L'industrialisation demande de la froideur. Le capitalisme précoce exigeait de voir la nature comme un "stock inerte". Sans le "permis de dominer" accordé par Descartes et certaines interprétations religieuses, la machine économique se serait grippée dès le départ par excès d'empathie ou de respect sacré.




Une autre forme de progrès ?



Si nous n'avions pas pris cette voie, nous aurions sans doute développé des technologies plus "douces" ou intégrées, mais nous n'aurions jamais atteint cette puissance de production de masse. Le reniement de l'intelligence animale a été le prix psychologique à payer pour l'abondance matérielle de l'Occident.




Le retour de bâton



Ce qui est "fascinant" aujourd'hui, c'est que ce système arrive à bout de souffle (crise climatique, effondrement de la biodiversité). On redécouvre que l'intelligence animale n'est pas un "luxe" pour intellectuels, mais une composante essentielle de l'équilibre de la vie. Le déni, qui a servi à bâtir notre monde, est en train de devenir ce qui pourrait nous conduire à notre propre perte.


 

Le refus d'accepter l'intelligence animale n'est pas un simple manque de connaissances scientifiques. C'est un système de défense global :

- Religieux : Pour préserver l'exceptionnalité de l'âme humaine.
- Philosophique : Pour maintenir une hiérarchie rassurante.
- Économique : Pour justifier une exploitation sans laquelle notre mode de vie s'effondrerait.



C'est pour cela que même face à des preuves flagrantes (un poulpe qui s'échappe d'un aquarium ou un chimpanzé qui réussit des tests de mémoire mieux qu'un humain), beaucoup de gens continueront à dire : "C'est juste de l'instinct".



 

L'exemple de l'Inde.


 




L'Inde en très fort développement vient justement nuancer l'idée que le développement nécessite forcément un mépris de la nature. L'Inde est effectivement la preuve qu'on peut devenir une puissance technologique et spatiale tout en conservant un socle culturel radicalement différent du nôtre.


Cependant, le cas de l'Inde montre aussi une tension intérieure entre deux mondes :




La coexistence des contraires



En Inde, vous pouvez trouver des centres de recherche en IA de pointe à côté de temples où les singes ou les rats sont nourris et respectés. Le respect n'empêche pas la science : Pour un ingénieur indien de culture hindoue, admettre qu'un animal est intelligent n'est pas une menace pour sa propre intelligence. Au contraire, c'est une évidence spirituelle qui s'intègre dans sa vision d'un univers complexe et interconnecté.




Le paradoxe du développement moderne



Toutefois, l'Inde subit aujourd'hui une énorme pression pour adopter les standards économiques occidentaux : 

L'industrialisation de l'élevage : Bien que le végétarisme y soit fortement répandu, l'Inde est devenue l'un des plus grands exportateurs de viande (buffle) au monde. On y voit apparaître des fermes industrielles qui ressemblent trait pour trait aux nôtres.

- Le choc des cultures : Pour s'aligner sur la rentabilité mondiale, une partie du système indien est obligée de "mettre de côté" sa philosophie traditionnelle pour adopter le pragmatisme froid (l'anthropodéni) nécessaire au profit de masse.




Une autre forme de progrès ?



L'Inde nous montre qu'il existe peut-être une "troisième voie" : L'Inde développe souvent des technologies moins coûteuses et plus résilientes. C'est l'un des pays où la législation sur le bien-être animal est la plus avancée philosophiquement. Par exemple, en 2013, le gouvernement indien a officiellement reconnu les dauphins comme des "personnes non-humaines", interdisant leur captivité pour le divertissement.
 



Pourquoi l'Inde "réussit" là où on pensait le déni nécessaire ?



Peut-être parce que la culture indienne accepte la complexité et la contradiction. Ils n'ont pas ce besoin obsessionnel (très occidental) de tout mettre dans des boîtes étanches (religion ici, science là, humains en haut et animaux en bas). Cela prouve que le déni de l'intelligence animale n'est pas une condition indispensable au progrès. C'est un choix culturel que l'Occident a fait, mais ce n'était pas le seul chemin possible.



Cela nous ramène à l'éducation : si une puissance comme l'Inde peut envoyer des sondes sur la Lune tout en voyant le divin et l'intelligence dans le vivant, c'est bien que notre éducation occidentale "rigide" est une construction, pas une fatalité.



 



 

Si l'on refuse la vision de "l'animal-machine"

 

 


En refusant la vision de "l'animal-machine" de Descartes, on touche alors du doigt une réalité bien plus complexe : celle d'une intelligence sensible qui n'a pas besoin de la parole humaine pour exister pleinement, d'autant que l'animal a son propre langage (que NOUS ne comprenons pas). Descartes voyait les animaux comme des automates dépourvus d'âme et de conscience, réagissant uniquement par réflexes mécaniques (comme un ressort qui se détend). Or, s'intéresser à la faune en générale dans son propre fonctionnement sans tomber dans ce réductionnisme, c'est reconnaître une ingénierie du vivant qui est habitée.




L'Agentivité



L'agentivité désigne le sentiment d'être l'auteur de ses propres actions. Elle correspond à la perception de soi comme source de l'initiative, comme acteur du monde et non comme simple spectateur des événements.


Contrairement à une machine, l'animal fait preuve d'agentivité : Il évalue, il apprend de ses erreurs et il prend des décisions. Là ou une machine suit un programme, l'animal improvise face à l'imprévu. Voir un Corbeau utiliser un outil ou un Poulpe résoudre un puzzle, c'est observer un organisme qui "réfléchit" sans concepts abstraits. L'animal possède une conscience phénoménologique (il ressent la douleur, le plaisir, la peur), mais il ne s'encombre pas du "récit" de ces émotions comme nous le faisons.




L'Efficience Sensorielle



Dans l'observation de la faune, ce qui est admirable, ce n'est pas un assemblage de rouages, mais une fusion parfaite entre l'être et son environnement. Chaque animal vit dans sa propre bulle sensorielle. Une Tique perçoit la chaleur ; une Chauve-souris perçoit l'écho. Là où l'humain est souvent en conflit avec sa propre nature (on veut dormir mais on travaille, on a faim mais on s'abstient), l'animal est en unité totale avec ses besoins. Cette "mécanique" est une harmonie, pas un automatisme.



La Vie comme "Système Ouvert"



Une machine est un système fermé qui s'use. La faune est un système ouvert qui se régénère et s'auto-organise. La "mécanique" générale de la faune inclut la capacité de cicatrisation, de reproduction et d'évolution. C'est une horlogerie qui se répare et s'améliore d'elle-même au fil des générations. Contrairement aux "machines" de Descartes qui sont isolées, chaque "mécanique" animale est connectée à celle des autres. C'est une horlogerie mondiale où chaque rouage est vivant et interdépendant ce que l'Homme ne voit plus vraiment. En somme, voir la faune comme une forme d'art technologique naturel c'est une conscience qui ne se perd pas dans les méandres de l'ego, mais qui reste focalisée sur l'essentiel de l'existence.

 



 

L'animal et ses capacités d'anticipation.

 

 

La vision de l'animal prisonnier d'un présent perpétuel est un mythe qui s'effondre. L'anticipation n'est pas une simple "réaction mécanique" à un stimulus immédiat, c'est la preuve d'une continuité mentale. Reconnaître cela, c'est admettre que l'animal possède une forme de vie intérieure, une carte mentale du temps.



 

La planification tactique (Le futur proche)



Certains animaux ne se contentent pas de réagir, ils préparent le terrain. L'Écureuil ou le Geai ne cachent pas des graines par réflexe digestif immédiat, mais pour un "Moi futur" qui aura faim dans trois mois et qui le sait. Ils gèrent des milliers de cachettes avec une précision spatio-temporelle étonnante. On a observé des chimpanzés fabriquer des outils le soir pour les utiliser le lendemain. Ils transportent des pierres sur des kilomètres vers un site de cassage de noix qu'ils n'ont pas encore sous les yeux.




Le voyage mental dans le temps



C'est ce qu'on appelle la mémoire épisodique et la prospection. Les corvidés (Corbeaux, Pies...) ainsi que comme nous l'avons vu d'autres espèces sont capables d'anticiper le vol de leurs congénères. S'ils se savent observés par un "voleur" potentiel, ils font semblant de cacher leur nourriture à un endroit, puis reviennent la cacher ailleurs une fois seuls. Pour faire cela, l'animal doit se projeter dans l'esprit de l'autre ("il va me voler") et dans le futur ("si je laisse ça là, demain je n'aurai plus rien"). C'est une mécanique cognitive de haut vol.

La différence avec l'humain



La grande différence, c'est que l'animal anticipe pour agir, là où l'humain anticipe souvent pour s'inquiéter. L'animal prépare son futur sans l'angoisse existentielle que nous y projetons. Son anticipation reste ancrée dans une finalité concrète (survie, confort, sécurité). Ils voient "demain", mais ils ne le redoutent pas avec des scénarios imaginaires.

 



 

Dans ce cas...

 

 

Si l'on accepte que l'animal n'est pas une machine et qu'il possède une capacité d'anticipation, d'apprentissage et donc d'évolution, alors on doit lui reconnaître une forme de responsabilité situationnelle. Cela change radicalement la manière dont on perçoit la faune dans sa globalité. L'animal ne subit pas seulement son environnement, il le gère.




La responsabilité du choix tactique



Lorsqu'un prédateur observe une proie pendant des heures avant de choisir l'angle d'attaque, lorsque plusieurs prédateurs savent adopter un plan tactique d'attaque chacun ayant une place définie pour se réunir à un moment précis et déterminé, ou encore qu'un oiseau choisit délibérément un emplacement de nid complexe pour anticiper les crues, il assume une forme de responsabilité envers lui-même et sa lignée. L'animal qui anticipe mal en subit les conséquences directes. C'est une responsabilité implacable, sans filet de sécurité. Anticiper, c'est choisir entre plusieurs futurs possibles. Ce choix implique une forme d'engagement de l'individu dans son action.




Une "éthique" de l'action efficace



Dans le fonctionnement général de la faune, la responsabilité ne s'exprime pas par des concepts moraux (bien/mal), mais par des concepts de viabilité. L'animal est "responsable" de l'équilibre de son propre système. Un Loup qui anticipe la réaction de sa meute ou un Éléphant qui guide son clan vers un point d'eau connu de lui seul agit avec une conscience des conséquences. C'est une responsabilité ancrée dans l'acte, pas dans le discours.




Pourquoi est-ce si impressionnant ?



C'est peut-être là que réside le contraste le plus fort avec l'humain : L'humain a souvent une responsabilité diluée (on rejette la faute sur les autres, sur le système, sur le passé...). L'animal porte l'entière responsabilité de son anticipation. S'il se trompe dans sa lecture du futur proche, il en paie le prix immédiatement.
 

Cette vision demande de l'humilité de la part de l'observateur humain. Elle consiste à admettre qu'il existe sur Terre des millions de "centres de décisions" tout aussi légitimes et complexes que le nôtre, mais opérant dans une clarté et une économie de moyens que nous avons perdue. C'est une forme de respect qui ne cherche pas à "sauver" l'animal ou à le "caresser", mais simplement à reconnaître sa souveraineté.


 

Et l'Homme dans tout cela ?

 

 

C'est le paradoxe du progrès : nous avons créé un monde de confort assisté qui atrophie nos facultés instinctives. Voici pourquoi, contrairement à l'animal, notre capacité d'anticipation s'émousse :

- L'immédiateté technique : Algorithmes, GPS et livraisons en une heure suppriment l'effort de prévision. On ne lit plus le ciel, on regarde une application.

- La déconnexion des cycles : Nous vivons dans un "présent artificiel" (lumière constante, nourriture disponible toute l'année). Le besoin d'anticiper les saisons ou les ressources a disparu.

- La délégation de la survie : La société gère nos besoins vitaux (eau, lumière, chauffage, sécurité). Nous n'anticipons plus pour survivre, mais pour optimiser notre confort ou gérer des abstractions (argent, carrière).

Finalement, là où l'animal anticipe par nécessité vitale, l'humain s'installe dans une passivité assistée.



 

Nous confondons notre domination technologique (le fait d'avoir "dompté" les imprévus grâce à des machines ou à la technologie) avec une supériorité biologique. En déléguant notre survie à des systèmes, nous avons oublié que l'animal, lui, porte toute son ingénierie et son intelligence en lui-même (et cela nous a même rendus très fragiles).


Nous nous sentons supérieurs parce que nous ne voyons plus les efforts d'anticipation que les animaux déploient, alors que nous sommes devenus dépendants d'une assistance qui nous rendrait vulnérables en une seconde si elle venait à s'arrêter.


C'est cette autonomie souveraine de l'animal que l'humain moderne a troquée contre du confort, tout en se persuadant qu'il s'agissait d'une évolution.
 


On pourrait résumer cette fragilité humaine en trois points :

- La dépendance : Nous ne savons plus survivre sans les "prothèses" que nous avons mises à notre disposition (technologie, électricité, logistique).

- L'atrophie : Nos sens et notre instinct d'anticipation se sont endormies par manque d'usage et de nécessité.

- L'inadaptation : Face à un imprévu réel, nous paniquons là où l'animal analyse et agit.


En somme, l'humain est devenu un spécialiste du confort, tandis que l'animal reste le spécialiste de la vie.

 

Cela a induit un autre paradoxe au milieu de ce que nous ressentons comme de la supériorité et de la sécurité : LA PEUR ! Notre fragilité génère une cruauté que l'animal n'a pas. Par peur de l'imprévu, nous détruisons tout ce que nous ne contrôlons pas (habitats, espèces). Notre distance avec le réel nous permet de nuire "à distance" (pollution, élevage industriel) sans en ressentir l'impact physique direct. L'animal quant à lui tue pour manger et ne prélève que ce dont il a besoin quand l'humain blesse ou tue souvent pour restaurer un sentiment de puissance qu'il a perdu biologiquement.
 

Pour finir : l'animal est violent par nécessité, l'humain est souvent violent et cruel par insécurité.


 

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